Un monde de réflexion

 

 

Je suis un photographe qui marche, comme dit Bernard Plossu : « si on ne se balade pas, on ne verra pas de photos »
La marche me met dans un état de disponibilité au réel dans lequel mon corps est occupé ce qui permet à mon esprit de se décrocher de mes pensées et de se focaliser sur ce que je vois, c’est une forme de concentration et de réflexion dans laquelle je suis en totale réception de ce qui m’entoure. cet état aiguise ma sensibilité et me débarrasse des jugements et des idées préconçus. Il m’ouvre à de nouvelles façons de regarder et contempler la ville afin de trouver des images dans le réel. Pour moi la photographie, ce n’est pas faire de la mise en scène, construire en amont un décor ou une ambiance, pour ensuite le photographier, c’est chercher dans la matière du réel, une image, ou une esquisse d’image préexistante. Les images sont déjà là, plus ou moins visibles, je les déniche, les isole et les structure pour les renforcer, c’est dans ce processus que je trouve le point de bascule qui fait que le réel brut devient photographie. Ces images existent mais elles sont noyées dans le réel, au travers de mes photographies, je les dévoile, leur donne de la valeur. Ces images sont quasi omniprésentes, d’ailleurs d’autres les utilisent comme en street photographie ou le photographe puise aussi dans le réel pour parler de l’humain et de sa condition sociale. Nos processus de création sont plutôt similaires, ce qui diffère vraiment, c’est que la street photographie se base sur l’humain, tandis que ce qui m’intéresse ce n’est pas l’humain de façon direct mais son environnement et plus particulièrement la ville. Il y a très peu de personnages dans mes photographies. Je veux apporter un autre regard sur la ville :
– Nous vivons dans une époque ou il y a de plus en plus de gens qui habitent en ville, elles sont de plus en plus grandes et surpeuplées, je veux faire contraste avec cette omniprésence de l’homme.
– Nous vivons aussi dans une époque ou tout va très vite, le rythme quotidien des habitants est élevé, la ville change en permanence, nous sommes hyper connectés les uns aux autres grâce aux technologies qui évoluent très vite aussi, nous sommes sujet a une surinformation et une pollution visuelle et sonore auxquelles je veux échapper au travers de mon appareil photo.
Je cherche à créer un univers en flottaison, sans angles vif et plus aéré que la ville elle-même. Comme Saul Leiter, photographe des rues New Yorkaise, je cherche à faire surgir des choses mystérieuses qui prennent parfois place dans des lieux familiers. Je veux partager une expérience nouvelle de la ville, qui semblerait être un monde à part.
Ce travail photographique est une trace du passage de l’homme. On y reconnait des éléments caractéristiques de la ville, comme une grue ou des immeubles. Ces éléments familiers Parlent de l’humain mais de manière moins frontale. Les sujets de mes photographies sont reconnaissables, mais le travail de composition, qui les isole de manière inhabituelle, les rend plus mystérieux et laisse plus de place à l’imaginaire du spectateur. Par exemple, le fait de prendre une grue dans un reflet me permet de créer un cadre dans un cadre et de jouer sur les perspectives et les matières.
Ce travail témoigne aussi de ma sensibilité à la matière. D’après moi, les matières sont riches de sens. Elles ont différentes textures, différentes couleurs, sont plus ou moins malléables, plus ou moins anciennes, plus ou moins dégradées. Elles peuvent parler d’une époque, d’un lieu de manière suggestive et poétique tout en restant concrètes. Dans mes images, les matières questionnent aussi notre conscience et notre rapport à ce qui nous entoure : en ville, nous avons tendance à accorder peu d’importance à notre environnement.
L’autoportrait dans lequel je photographie ma silhouette dans une flaque d’eau est plutôt représentatif de ma démarche : Je me représente dans un milieu urbain, qui est mon espace de travail, on peut le comprendre grâce à la présence du béton. Les reflets, que j’utilise beaucoup, sont évidemment déjà présents dans le réel, et font apparaitre des images auxquelles on ne prête pas forcément attention. L’eau ajoute une nouvelle dimension à l’image, et ses ondulations matérialisent mon ouverture au monde, mon état de disponibilité. Cet autoportrait représente le plongeon dans l’image dans laquelle je me glisse pour inviter le spectateur à rentrer dans mon univers.
Les reflets me permettent de mélanger les plans, les cadrages ainsi que le renversement des images me permettent de décontextualiser un sujet et les ombres redessinent les espaces. Grace à ces moyens techniques et ces phénomènes déjà présent dans le réel, je tente de déstabiliser le spectateur. En lui faisant perdre ses repères, je le pousse à se questionner sur son rapport à l’espace. Je le pousse aussi à prendre conscience de ses perceptions visuelles. En jouant avec ces moyens photographiques je lui donne à voir de nouvelles perceptions du réel. Dans le prolongement de cette démarche, je continue à chercher de nouveaux moyens qui permettraient de voir la ville différemment